Depuis plus de trente ans, l’est de la République démocratique du Congo constitue l’un des théâtres de conflits armés les plus complexes et les plus militarisés du continent africain. Cette région fait face à une concentration exceptionnelle de groupes armés, locaux comme étrangers, dont les actions affectent directement la sécurité nationale, la stabilité régionale et la protection des populations civiles.
La genèse de cette crise sécuritaire remonte aux bouleversements géopolitiques des années 1990. L’effondrement de l’ordre régional consécutif au génocide rwandais de 1994 a provoqué un afflux massif de combattants armés sur le territoire congolais.
Les ex-Forces armées rwandaises et les milices Interahamwe, restructurées plus tard sous l’appellation FDLR, se sont durablement implantées dans l’est du pays, transformant certaines zones en arrière-bases militaires. Cette présence étrangère a servi de catalyseur à l’émergence de mouvements rebelles congolais structurés, tels que l’AFDL, le RCD et le MLC, qui ont marqué les premières phases de la guerre régionale.
Après la transition politique de 2003, loin d’un désarmement généralisé, le paysage sécuritaire s’est fragmenté davantage. Une multitude de milices locales, souvent organisées sur des bases communautaires, identitaires ou économiques, ont proliféré. Les groupes Mai-Mai sous différentes appellations, Raïa Mutomboki, APCLS, Nyatura, FRPI, FNI, Pareco ou encore NDC-Rénové ont progressivement occupé des espaces délaissés par l’autorité de l’État, imposant leurs propres systèmes de contrôle territorial et de taxation armée.
Parallèlement, plusieurs groupes armés étrangers ont consolidé leur présence. Les ADF, d’origine ougandaise, ont évolué vers une organisation aux méthodes terroristes, tandis que les FDLR et leurs dissidences, comme le CNRD, ont poursuivi leurs activités transfrontalières.
À ces acteurs se sont ajoutés des mouvements burundais tels que RED-Tabara et FOREBU, ainsi que certaines factions issues de l’opposition armée rwandaise. Cette internationalisation du conflit a renforcé la dimension régionale de l’insécurité dans l’est de la RDC.
La période récente a marqué une nouvelle phase de tension. La résurgence du M23 à partir de 2021 a profondément modifié l’équilibre militaire dans le Nord-Kivu, mettant à l’épreuve les capacités opérationnelles des Forces armées congolaises.
En Ituri, les violences communautaires, portées notamment par CODECO et le groupe Zaïre, ont pris une ampleur alarmante. Selon les données du Programme national P-DDRCS, l’est de la RDC compte aujourd’hui environ 252 groupes armés locaux et 14 groupes armés étrangers, soit près de 266 entités armées actives dans cinq provinces stratégiques.
Cette densité exceptionnelle de forces irrégulières place la région parmi les zones de conflits les plus fragmentées au monde. Chaque groupe poursuit des objectifs distincts, souvent liés au contrôle des ressources minières, forestières et agricoles, à la maîtrise des axes logistiques, aux rivalités communautaires ou à des agendas géopolitiques indirects.
La faiblesse structurelle de l’État dans certaines zones, la porosité des frontières, l’économie de guerre et l’implication d’acteurs extérieurs expliquent la résilience de ces groupes malgré les opérations militaires répétées.
Face à cette mosaïque de menaces, les Forces armées de la République démocratique du Congo demeurent engagées sur plusieurs fronts simultanés.
Elles assurent la défense de l’intégrité territoriale, la protection des centres urbains, la sécurisation des axes stratégiques et la lutte contre les groupes armés aux capacités asymétriques. Cette pression opérationnelle permanente constitue un défi militaire majeur que peu d’armées nationales supporteraient sur une durée aussi longue.
Ainsi, malgré la présence de centaines de groupes armés, malgré les tentatives répétées de déstabilisation et malgré la complexité du théâtre d’opérations, la République démocratique du Congo continue de résister.
L’enjeu central n’est désormais plus la multiplication des accords ou des processus, mais la consolidation de l’autorité de l’État, la neutralisation durable des groupes armés et la restauration progressive d’une paix fondée sur la souveraineté et la sécurité collective.
Abdoul Madjid Koyakele

