L’ennemi est déterminé à remporter cette guerre. Et face à une telle détermination, l’anticipation, la vigilance et la lucidité deviennent des impératifs nationaux.
Ce Lundi 29 décembre 2025, l’état-major général des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) a décidé de suspendre le général-major Sylvain Ekenge, porte-parole de l’armée, à la suite de déclarations jugées controversées et largement relayées sur l’espace public.
L’information a été confirmée par l’Agence Congolaise de Presse (ACP), précise que la décision est intervenue le dimanche 28 décembre 2025.
Les faits remontent à la veille, samedi 27 décembre 2025, lors d’une intervention télévisée sur la RTNC.
À cette occasion, le général Sylvain Ekenge s’est exprimé sur ce qu’il a présenté comme des stratégies d’infiltration sociale et psychologique attribuées au pouvoir rwandais, dans le contexte du conflit sécuritaire opposant la RDC aux groupes armés soutenus, selon Kinshasa, par Kigali.
Bien avant que n’intervienne cette décision de suspension, le contexte sécuritaire national était déjà marqué par une intensification des combats dans l’Est du pays, une pression diplomatique accrue autour du dossier du AFC/M23 et une guerre de communication de plus en plus visible entre Kinshasa et Kigali.
Dans un tel climat, chaque mot prononcé par une autorité militaire n’est jamais neutre : il devient un élément du champ de bataille informationnel.
Lors de cette déclaration, la RDC se considérait et se considère toujours en situation de guerre.
Une guerre asymétrique, complexe et multidimensionnelle, qui ne se limite pas aux affrontements armés, mais qui inclut l’infiltration, le renseignement, la manipulation de l’opinion et la guerre psychologique. Dans ce type de conflit, la parole publique d’un responsable militaire relève aussi de la stratégie.
C’est dans cette logique que le général Sylvain Ekenge a pris parole pour alerter l’opinion sur ce qu’il a présenté comme méthodes d’infiltration utilisées par l’ennemi. Dans un premier temps, il a mis en garde contre certaines pratiques qu’il juge dangereuses pour la cohésion nationale qu'il convient de les mettre en évidence pour l'intérêt national :
«Qui fait que lorsque vous, vous épousez aujourd'hui, une femme, tutsi, il faut faire attention. Oui, il faut faire attention parce que, si vous êtes responsable, et c'est ce qu'ils ont fait avec les chefs coutumiers, les grands chefs coutumiers un peu partout, on vous donne une femme, mais vous allez recevoir un membre de la famille, un cousin, un neveu qui viendra chez vous. Et on va vous le présenter comme le neveu, le cousin, alors que ce n'est pas un neveu, ce n'est pas un cousin, c'est la personne qui viendra faire les enfants avec votre épouse à la maison.»
Dans la continuité de ses propos, le porte-parole des FARDC a insisté sur ce qu’il considère comme une bombe à retardement, une stratégie plus large de domination psycho-identitaire :
« Puis on dira que les enfants naissent tutsis, que la race tutsi serait supérieure. C’est de la perfidie. C’est toujours la perfidie. Et cette situation est très dangereuse. »
Enfin, il a clairement désigné ce qu’il estime être l’intention stratégique de Kigali dans le conflit en cours qui a d'ailleurs trop duré :
« Le Rwanda est capable de tout. Le mensonge, la manipulation, le non-respect des engagements sont devenus des armes. J’interpelle tous les Congolais à la vigilance. »
Ces propos d'appel à la vigilance du Général-major Sylvain Ekenge, ont provoqué une onde de choc. Pour une partie de l’opinion et de la communauté internationale, ils ont été perçus comme stigmatisants et susceptibles d’alimenter des tensions communautaires.
C’est sur cette base que la hiérarchie militaire a décidé de suspendre le Général-major Sylvain Ekenge, estimant que la communication officielle de l’armée devait rester strictement encadrée.
Cependant, dans une lecture strictement militaire et stratégique, une question fondamentale mérite d’être posée : comment prétendre être certain de remporter une guerre, alors que l’ennemi est potentiellement présent dans chaque avenue, chaque quartier, chaque espace social du pays ? Cette interrogation n’est ni idéologique ni communautaire ; elle relève du renseignement, cœur même de toute guerre moderne.
Dans les doctrines militaires contemporaines, l’infiltration humaine constitue l’un des leviers majeurs de déstabilisation d’un État. Les agents de renseignement, les réseaux dormants, les relais d’influence et les stratégies d’implantation sociale font partie intégrante des méthodes utilisées pour affaiblir un pays de l’intérieur, bien avant toute victoire militaire visible.
Dans ce cadre, soutenir la thèse du général Ekenge ne signifie pas cautionner la forme de son discours, mais reconnaître la réalité du combat multidimensionnel auquel fait face la RDC.
Une guerre ne se gagne pas uniquement avec des armes lourdes, mais aussi avec l’information, la prévention, la lecture fine des stratégies ennemies et la maîtrise du terrain humain.
La suspension du porte-parole des FARDC soulève ainsi une question stratégique majeure, celle de savoir s'il faudrait sanctionner celui qui alerte, ou plutôt encadrer, clarifier et approfondir l'analyse sur les méthodes de guerre utilisées contre la RDC.
Dans un contexte où le média, la psychologie collective et le renseignement sont devenus des armes à part entière, réduire le débat au silence peut parfois fragiliser davantage la posture défensive d’un État.
En tout, cette affaire rappelle une vérité fondamentale : une guerre moderne se joue autant dans les esprits que sur le terrain. Les propos du Général-major Sylvain Ekenge, ne doivent pas seulement être vus sur le plan forme, mais surtout sur le plan fond.
Car, toute nation engagée dans un conflit existentiel doit se poser de bonnes questions, même lorsqu’elles dérangent. Or, ignorer les stratégies de l’ennemi ne conduit jamais à la victoire.
Abdoul Madjid Koyakele

